Création de « l’Alliance citoyenne » à Grenoble: une expérience de « community organizing » à la française

Par • 27 Déc, 2012 • Catégorie: Accueil, Actualités, AG, Compte-rendus, Evénements, Régions, Rhône-Alpes, Zoom sur

En cette période de préparation du prochain Congrès national des centres sociaux, dont le but est de réinterroger nos pratiques, il est particulièrement intéressant de se confronter à des initiatives émanant d’autres structures ou d’autres réseaux mais qui nous questionnent, nous bousculent ou nous inspirent, sans nécessairement y voir des modèles à reproduire. C’était l’un des objectifs de l’Université fédérale de Sangatte, notamment à travers la présence de représentants d’associations ou de réseaux « amis »: ATD-Quart Monde, les Arpenteurs ou encore Voisins & Citoyens en Méditerranée. C’est également dans ce but que nous vous avons fait partager sur ce site nos réflexions suite au colloque sur le « community organizing » co-organisé au printemps dernier à Vaulx-en-Velin par le collectif Pouvoir d’agir (dont la FCSF est membre) ou encore notre visite au Centre social autogéré de Toulouse.

Dans le même esprit, nous avons assisté mardi 4 décembre dernier à l’assemblée fondatrice de l’Alliance citoyenne de Grenoble, fruit de 2 ans d’expérimentation des méthodes du « community organizing » menée par l’association ECHO (Espace des Communautés et des Habitants Organisés).

Rappelons que le « community organizing » est un mode d’intervention sociale d’origine anglo-saxonne, qui a été théorisé par Saul Alinsky, dont l’un des ouvrages de référence a récemment été re-traduit en français sous le titre « Etre radical » (il avait été traduit une première fois sous le titre « Manuel de l’animateur social ». Cliquez ici pour lire la note de lecture consacrée à cet ouvrage sur le site de l’Union des centres sociaux de Rhône-Alpes). Pour l’anecdote, Saul Alinsky avait précédemment été remis d’actualité à l’occasion de l’élection de Barack Obama, qui fut dans sa jeunesse « organisateur communautaire » formé selon les préceptes d’Alinsky (lire ici pour plus d’infos).

En quoi consiste exactement le « community organising »? Les lecteurs anglophones se référeront avec profit à cette notice de Wikipedia. Pour résumer, disons qu’il s’agit d’un mode d’intervention fondé sur la mobilisation des habitants d’un bassin de vie (une ville ou un quartier) afin d’agir avec eux pour résoudre des problèmes locaux qu’ils auront eux-mêmes identifiés. Cette méthode fait appel à des « organisateurs communautaires », chargés de nouer des relations avec les habitants du quartier ou de la ville concerné et susceptibles de les aider à se regrouper et s’organiser pour formuler leurs revendications et les faire aboutir. Autre trait distinctif du « community organizing », souvent jugé consubstantiel à la culture anglo-saxonne – ce qui n’est sans doute que partiellement vrai, nous le verrons – et en tous cas controversé en France: la possibilité laissée aux « organisateurs » de s’appuyer sur des « communautés » existantes, à savoir des groupes préalablement organisés (il peut s’agir d’associations basées sur des communautés d’intérêt – des parents d’élèves par exemple -, mais aussi basées sur l’appartenance ethnique ou la confession religieuse) pour renforcer la mobilisation autour des problèmes identifiés. De plus, indiquons un autre trait distinctif de cette approche, sur lequel insistait tout particulièrement Alinsky: le recours à l’humour comme moyen de faire aboutir les revendications des habitants, leçon que les « organisateurs communautaires » d’ECHO ont retenu, comme nous le verrons. Signalons enfin qu’une expérience de « community organizing » à grande échelle est en cours depuis plusieurs années à Londres, sous le titre London Citizens, initiée par Neil Jameson, qui est l’un des disciples d’Alinsky.

L’association ECHO a quant à elle été créée en juillet 2010 par une poignée de jeunes gens souhaitant expérimenter les méthodes de Saul Alinsky en France afin de contribuer à renforcer le pouvoir de la société civile. Parmi eux, citons notamment Hélène Balazard (doctorante en sciences politiques, ayant notamment étudié le mouvement London Citizens pré-cité) ou encore Manu Bodinier et Jérôme Bar (respectivement ancien délégué de l’Union des centres sociaux de Rhône-Alpes et de la Fédération de la Drôme). Le choix de Grenoble  s’est imposé naturellement car plusieurs membres de l’association habitaient cette ville, dont la taille moyenne a été jugée compatible avec cette expérimentation. A partir de septembre 2010, 3 « organisateurs communautaires » (Solène Compingt, David Gabriel et Adrien Roux) ont commencé à sillonner la ville à la rencontre des habitants.

Concernant le déroulement du projet ECHO, nous renvoyons le lecteur à la publication téléchargeable ci-dessous, qui a été rédigée par les 3 organisateurs et dresse un bilan exhaustif de ces 2 ans d’expérimentation.

Livret bilan ECHO

Insistons donc simplement ici sur plusieurs points qui nous semblent importants à retenir de cette expérience:

– le processus suivi: après un phase d’immersion dans la ville, les 3 organisateurs ont commencé à nouer des relations avec des habitants au hasard des rencontres dans l’espace public. Ces rencontres ont débouché sur des entretiens individuels (« tête à tête »), à domicile ou dans des lieux public, permettant d’identifier des « colères », à savoir des situations posant problèmes aux habitants rencontrés. Parmi ces « colères », il s’agissait ensuite d’identifier celles qui, d’une part, revenaient le plus souvent et qui, d’autre part, avaient une chance d’être résolues localement. Celles-ci ont ensuite fait l’objet de « campagnes » de mobilisation.

– la technique du « tête-à-tête »: c’est, d’après les organisateurs, « l’arme secrète » permettant de nouer les liens de confiance indispensables à la future mobilisation des habitants. Un déroulé d’entretien précis a été mis au point, basé sur l’échange réciproque: l’organisateur doit notamment témoigner d’une des colères fondatrices qui l’ont amené à exercer ce métier avant d’interroger l’habitant sur ce qui le met, lui,  en colère.

– la notion de « leader »: les liens noués par les organisateurs avec les habitants ne l’ont pas été tout à fait au hasard. Les organisateurs cherchaient en particulier à rencontrer des personnes déjà impliquées au service des autres, par exemple dans des associations locales ou de manière informelle. Identifier des « leaders », c’est avoir la possibilité de toucher par la suite d’autres personnes mobilisables par l’intermédiaire de ces « personnes-relais ». Cette capacité au « leadership » peut ensuite être renforcée par le biais de formations proposées par ECHO.

– la manière de mener campagne: une fois le thème de campagne choisi, il s’agit d’identifier, avec les personnes concernées, les responsables – ce qui peut prendre beaucoup de temps, étant donné la complexité administrative et la dilution des responsabilités qui en découle – puis de les contacter afin de leur exposer le problème. Si cette première approche ne donne rien, il s’agit de passer à l’action pour faire pression sur les responsables. Pour obtenir gain de cause, il s’agit alors de faire preuve d’imagination et, d’autre part, d’utiliser l’effet de surprise. Citons notamment l’exemple de la campagne pour rétablir le guichet unique pour les étudiants étrangers à l’Université de Grenoble, qui a pu aboutir suite à une action visant à mettre en situation des enseignants et des responsables d’Université de vivre le « parcours du combattant » réservé aux étudiants étrangers. Il faut souligner à cet égard que plusieurs campagnes ont débouché sur des résultats concrets dans des délais relativement courts.

– la notion de « communauté » entendue ici au sens large: communauté d’intérêt, mais aussi communauté d’origine géographique ou religieuse. Les campagnes s’appuient en effet sur la mobilisation de communautés faisant alliance pour une cause commune. Le but de cette expérimentation de 2 ans consistait d’ailleurs à « passer le relais » de ce travail d’organisation communautaire à une « Alliance citoyenne », composée d’une multitude d’associations locales, l’association ECHO se dissolvant car rendue caduque par l’existence de l’Alliance. C’était le but de l’assemblée fondatrice du 4 décembre dernier, lors de laquelle des représentants de la vingtaine d’associations composant l’Alliance sont montés tout à tour sur scène pour proclamer leur appartenance et au cours de laquelle les 12 membres composant le Conseil de l’Alliance ont été élus.

– le positionnement d’ECHO vis-à-vis des pouvoirs public et son financement: se situant clairement dans une logique de contre-pouvoir citoyen, le travail d’organisation communautaire initié par ECHO a été financé uniquement par des fondations privées, dont la liste est disponible sur leur site. L’Alliance citoyenne qui prend le relais de ce travail est quant à elle financée par cotisation des associations membres.

En quoi l’expérience d’ECHO peut-elle inspirer ou réinterroger l’action des centres sociaux? Les différences d’approches sautent aux yeux (notamment la relation aux pouvoirs publics et le choix de l’action directe pour faire pression sur les responsables des situations-problèmes identifiées, pour ne citer que ces deux-là) mais il nous semble que les points suivants sont à retenir:

– la méthode du « tête-à-tête » mise au point par ECHO (inspirée par le « one-to-one » théorisé par Neil Jameson) permet manifestement de nouer des relations de confiance durable avec les habitants. Comment les centres sociaux pourraient-ils s’en inspirer au service de leurs projets? Est-il possible/souhaitable de dégager du temps de travail pour que des salariés puissent se livrer régulièrement à cet exercice, afin de renforcer leurs liens avec la population du territoire?

– le fait de mettre en alliance des communautés (notamment ethnique et religieuse) sur des causes communes interroge certes le modèle de laïcité républicain mais il permet visiblement de placer en position de « leadership » des personnes issues de minorités habituellement difficiles à mobiliser. Les centres sociaux doivent-ils nouer plus officiellement des relations avec les différentes communautés présentes sur leur territoire?

– cette expérience semble prouver que la résolution problèmes locaux est possible si des citoyens se mobilisent. Comment le centre social pourrait-il, à sa manière, agir lui-aussi sur des situations posant problèmes sur son territoire d’intervention?

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est chargé de communication FCSF / webmestre du site www.centres-sociaux.fr.
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6 Réponses »

  1. La démarche est fort intéressante et je crois que les questions essentielles sont posées, dont celle des alliances communautaires, est-ce que les intentions, les projets de tel ou tel groupe communautaire sont toujours clairement exposés, j’en doute… L’entrisme et les manipulations qui en découlent, sont des pratiques bien connues, alors une certaine prudence ne serait-elle pas de mise ? Mais je n’ai pas de réponse et seule l’expérience pourra dire…

  2. Si certaines méthodologies pronées par Alinsky peuvent être intéressantes. Une des bases « la création de pont entre communautés » est effectivement contraire à notre idéal républicain. Mon expérience réalisée en club de prévention puis en formation au travail social communautaire m’incite à être prudent quant à la généralisation et à l’apologie du « community worK » qui adapté au contexte anglo-saxon, n’est pas à copié systématiquement en France.

  3. […] Création de « l’Alliance citoyenne » à Grenoble: une expérience de « community organizing » à la française – publié par le Fédération des Centres Sociaux Retrouvez tout l’article en cliquant ici. […]

  4. Bonjour,

    une émission sur France Inter ce matin, pour compléter :

    http://www.franceinter.fr/emission-parenthese-vous-avez-dit-empowerment

  5. Face à l’échec des conseils de quartier et des autres outils devant favoriser la participation des habitants, la démarche de Saul Alinsky me semble pertinente parce qu’elle repose sur l’intérêt individuel et/ou communautaire et implique directement les citoyens. Couplée à une action de désobéissance civile non violente, elle constitue un moyen de « repolitisation » souhaitable et même nécessaire. Une coopération entre les centres sociaux/socioculturels et les associations du type Alliance Citoyenne pourrait d’ailleurs, à mon sens, être intéressante…

  6. Je m’inscrirai plus volontiers dans la démarche proposée par « Villes en biens communs » qui s’appuie sur des initiatives populaires fortement territorialisées d’appropriation d’espaces publics ou privés sans exclusives : jardins partagées, composts collectifs, co-gestion des charges locatives…
    à ce sujet je vous invite à lire : « Biens communs et économie sociale et solidaire. L’exploration des possibles »
    http://genepi.blog.lemonde.fr/2013/10/27/biens-communs-et-economie-sociale-et-solidaire-lexploration-des-possibles/

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