A la recherche de l’animation globale (4) : Toulouse autogérée
Par nicolasdeneef • 9 juil, 2012 • Catégorie: A la recherche de l'animation globale, A la une, AccueilDepuis mars 2011, la Fédération des centres sociaux et socio-culturels de France (FCSF) bénéficie de l’agrément permettant à ses adhérents d’accueillir des volontaires en service civique. Dans ce cadre-là, la FCSF accueille elle-même depuis octobre 2011 et jusqu’en juillet 2012 Nicolas de Neef, 25 ans, à qui nous avons demandé de jouer le rôle du « candide » pour une série de reportages sur les centres sociaux, vus par des yeux neufs, en espérant que le miroir ainsi tendu sera aussi intéressant pour lui, pour nous et pour vous. Bonne lecture!
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Une visite pour les réunir toutes ? Trop sentencieux ? Sans doute. Pourtant, je n’ai pu me défaire de ce sentiment d’absolu depuis ma visite en janvier à ce centre social autogéré de Toulouse. J’ai retardé mon article encore et encore, réécrit des dizaines de fois, relu ces brouillons… Jamais je n’arrivais à saisir avec précision l’ensemble des facettes de cette expérience inoubliable. L’article est maintenant prêt, j’espère qu’il sera à la hauteur.
Tout a commencé fin octobre 2011, je reçois un e-mail de mon tuteur contenant un lien. En le suivant, je découvre l’existence du CREA, un collectif toulousain mobilisé autour de la question du logement, d’urgence ou pas. « Militants », « activistes », « déterminés », « radicaux », tous ces termes ont sans doute déjà été employés partout pour décrire les membres du CREA que j’ai rencontré. Eux mêmes s’en amusaient un peu. On ne propose pas d’alternative cohérente sans payer un certain tribut.
Qu’est ce que le CREA ? Il s’agit du Collectif pour la Réquisition, l’Entraide et l’Autogestion, monté à Toulouse en réaction à la mise à la rue de plusieurs familles qui nait vers avril 2011. Et que fait le CREA ? Il réquisitionne des bâtiments inoccupés et les remet en route pour ces familles. Même qu’ils appellent ça un centre social autogéré (CSA), forcément nous, ça nous parle un peu.
Je me rendis donc au 70 allée des Demoiselles, dans un ancien bâtiment ministériel (ironie de l’histoire, il s’agit du ministère de la cohésion sociale) reconverti en CSA dans la journée du 27 janvier dernier. Je suis accueilli par Escobar, l’immense chien blanc et gentil de la grande, très grande maisonnée. Le temps de déposer mes affaires au cinquième étage dans une ancienne salle de bureaux et j’assiste avec les dernières forces que les sept heures de train m’ont laissé, à une réunion d’organisation où Xavier, Alexandre, Luna, Maya, Annabelle et les autres discutent d’une prochaine réquisition. Je ne réalise pas tout de suite de quoi nous parlons, la chose la plus illégale que j’ai dû faire de ma vie aura été de télécharger « Bienvenue chez les Ch’tits », jusque là. Pourtant, les questions fusent : comment faire ? De quoi a t’on besoin ? Comment limiter les risques ? Comment aborder les voisins ? Les représentants de l’état ? Le réel s’impose à moi, j’ai laissé à la porte bien des conventions modernes.
…
Curieusement je me suis senti mieux.
Je participe à la rédaction d’un tract pour les voisins du futur bâtiment ouvert, car ici on ne squatte pas, on s’installe, on récupère en dernier recours et on prévient les riverains. Les gens comprennent facilement que des familles avec enfant(s) ne font jamais le choix de la rue, il leur est imposé de toutes évidences. Parfois, c’est une voisine qui leur indique un autre bâtiment vide à ouvrir et leur donne l’adresse.
À part le sommeil et la nourriture, le nerf de la guerre est ici la visibilité sociale. Le rapport de force est clairement à l’avantage des pouvoirs publics : pas de trêve hivernale, violation de propriété privée et tout un panel de termes juridiques sont là pour exprimer que ce que le CREA fait nuit gravement à la tranquillité des toulousains. Mais le droit est aussi et surtout un rapport de force, raison pour laquelle le CSA compte sur la presse, les voisins, bref un réseau, une communauté de soutien afin que l’expulsion des locaux (donc de familles) soit trop coûteuse en termes d’image pour les autorités publiques. Précaires et imprévisibles, ils jouent pourtant ce jeu là simplement, naturellement. Pas d’enfermement dans un endroit confiné, tagué et décoré à la hâte, au contraire ! L’endroit est ouvert, accueille des soirées auxquelles est convié le quartier, les voisins sont prévenus de l’action : tout le contraire de l’image classique des zones d’autogestion temporaire.
Ici les tâches ménagères sont partagées par tous (enfants compris), l’endroit est briqué avec attention. Toutes les victuailles sont partagées responsablement entre les familles, provenant de banques alimentaires, épiceries solidaires mais aussi de voisins, commerçants, paysans. Vivien, un SDF qui nous donnera un coup de main pour décharger un four parlera comme Orwell pour résumer ce que je vois : « Dans la galère, on se rapproche », phrase qu’il accompagne d’un signe de mains serrées. Je n’ai pas honte de le dire, je suis ému.
Comment ne pas lui donner raison dans ce concentré de vie, espace abandonné devenu lieu parce qu’habité, vivant ? L’animation globale est ici incarnée, elle ne se cherche plus. Elle est. Des commissions se réunissent spontanément pour décider des actions, les « animateurs » sont tout le temps disponibles auprès des familles, des activités sont proposées à elles ainsi qu’à qui veut. Et la liste est longue : cours de boxe, cours de langue, cinéma populaire, débats, alphabétisation des adultes, initiation juridique aux droits et libertés, ateliers rap, percussion, fêtes de quartier…

Ils ne connaissent pas Alinsky mais partout dans les salles communes, d’autres voix du passé résonnent encore, Malcolm X notamment. « Tout le Peuple au pouvoir! » dit un slogan sur un mur de la salle à manger. Ces échos sont là, mais ils sont bien à leur place, à l’arrière-plan. On peut discuter sur ce qu’est le peuple, le pouvoir, l’aliénation mais le moteur principal ici c’est l’action. Par instinct, par conviction, parce que l’indignation ne peut pas rester un sitting à la Défense.
Tout n’est pas rose ici bien sûr, on flirte avec la légalité, chaque jour risque d’être le dernier d’un beau rêve. Et plus grave, certains ont conscience d’être les derniers maillons de la grande chaîne à surproduire. S’ils récupèrent, c’est que d’autres ont produit ailleurs… D’où l’idée de commencer un potager, de réquisitionner des terres arables, de partenariats avec d’autres projets similaires mais plutôt « rats des champs ». Mais au delà de toutes ces choses, au delà de la précarité légale, il y a quelque chose d’autre. Souvenez vous, lors de ma visiste à Sceaux, j’évoquais en conclusion :
« …une nouvelle facette des centres sociaux que je découvrais alors : un havre de paix où la confiance permet de faire des choses inimaginables (ou presque) ailleurs. »
Prenez cela, multipliez le par trente-et-un et vous pourrez imaginer l’atmosphère des lieux. Je ne sais pas réellement à quoi cela tenait exactement, la sortie du giron marchand ? La solidarité découlant des conditions de vie ? Un peu de tout cela certainement, la confiance retrouvée fait mûrir des fruits si doux qu’on se prend à se dire : « Et si c’était un peu ça le bonheur ? ».
…
Je reprends ma respiration.
Dans tout cette effervescence d’humanité, ils ont choisi une manière de se désigner : « centre social« . Ça nous a suffisamment posé question pour qu’on m’y envoie et pour que nous rencontrions l’un des membres du CREA sur Paris. Pourquoi ce terme, pourquoi cette appellation pour un projet si colossal ? Même s’ils sont hors de nos instruments de mesures, hors de nos échelles de travail, même s’ils sont radicaux, militants, même si nous sommes une vieille maison institutionnelle, même si nous dépendons de l’Etat…
Comme de lointains cousins qui au-delà des âges, des styles, trouvent chez chacun des traits et un patrimoine communs, nous nous sommes reconnus.
Des valeurs communes, des principes moteurs communs. Nul besoin d’épiloguer, les mots du Président de la Fédération au membre du CREA chez nous furent assez éloquents pour tout résumer : « C’est très bien ce que vous faîtes, si j’avais eu votre âge, j’aurais fait la même chose ». Et pour cause, nous n’avons pas la même charpente, mais nous sommes fait du même bois.
…
Je respire à nouveau.
J’arrive au bout de mon chemin ici, dernière étape de ma recherche : la découverte de l’animation globale. Rendez-vous dans deux semaines !
nicolasdeneef est engagé en tant que service civique, attaché à la communication sur l'appui au Congrès 2013 et à la mise en place du réseau sur les réseaux sociaux.
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Très heureuse de savoir que notre réseau que je considère aussi parfois comme très institutionnel est allée voir de ce côté ci de la barrière, un projet centre social en actes, en mots et en chair…
Mais le combat est loin d’être gagné et depuis le 29 juin le CREA est menacé d’expulsion…
En tout cas, les valeurs de solidarité et le faire ensemble prennent vraiment tous leur sens ici …
Tres bon temoignage d’un militant authentique ! Concret dans du vecu. Message via mon ipad (suis en Pologne)
Ce récit est digne d’une rentrée littéraire..merci d’oser conter des émotions , des engagements, des rencontres , des luttes
mais comme on voudrait encore plus partatger: pourrions nous lire ce textes (et surement les prochains) à l’antenne de notre radio
associative du centre socio culturel de Tournon (ardèche)???????????
TRES INTÉRESSANT NOUS VOULONS PARTICIPES AU PROCHAIN CONGRES ..ASSOCIATION AMIS DES CHANTIERS SOCIAUX TIT MELLIL PROVINCE MEDIOUNA OUVRANT AU CENTRE SOCIAL TIT MELLIL PROVINCE MEDIOUNA CASABLANCA MAROC
AVEC TOUT NOS RESPECTS.
PRESIDENTE SOUAD FETOUAK
Très bon article… qui donne de la chair au pouvoir d’agir…
…et de l’énergie pour cette rentrée !
A + et merci à vous !
Je pense que les acteurs des centres sociaux auraient grandement à gagner à soutenir et s’inspirer des centres sociaux autogérés qui poussent dans leur localité.
La bien-pensance de côté, l’absence du spectre « financeur-financé », l’horizontalité des rapports autant que se peut et la création permanente : un bon moyen de prendre du recul sur nos pratiques, nos errements et nos limites.
C’est en tout cas mon positionnement pour connaître ces 2 mondes.